Mobilités et chansons au Canada francophone

Un Canadien errant : la chanson

Le texte d’Un Canadien errant a été écrit en 1842 par Antoine Gérin-Lajoie sur un air traditionnel connu de ses contemporains. Ce texte met en scène un homme qui « parcourait en pleurant des pays étrangers ». Dans son errance, l’homme s’assoit près d’un cours d’eau et confie sa peine « au courant fugitif » dans l’espoir que son message soit porté aux siens, laissés derrière lui en « un pays malheureux ».

Un Canadien errant | Par Antoine Gérin-Lajoie, 1842

Un Canadien errant 
Banni de ses foyers,
Parcourait en pleurant
Des pays étrangers

Un jour, triste et pensif
Assis au bord des flots
Au courant fugitif
Il adressa ces mots

« Si tu vois mon pays,
Mon pays malheureux,
Va dire à mes amis
Que je me souviens d’eux »

« Ô jours si pleins d’appas,
Vous êtes disparus
Et ma patrie, hélas!
Je ne la verrai plus! »

« Non, mais en expirant
Ô mon cher Canada
Mon regard languissant
Vers toi se porteras »

Cette tristesse que Gérin-Lajoie associe à l’errance était initialement celle d’un Patriote canadien-français en exil à la suite de la Rébellion du Bas-Canada de 1837-38 (correspondant à peu près au Québec d’aujourd’hui). Par contre, la chanson aura tôt fait d’être reprise et adaptée à d’autres contextes, d’autres exils, d’autres errances… Elle est notamment reprise assez rapidement en Acadie où son adaptation (Un Acadien errant) évoque la Déportation des Acadiens par la couronne britannique au siècle précédent.

En répertoriant quelques 75 occurrences de la chanson à partir de diverses sources (cahiers de chants, journaux, revues, collections d’archives, etc.), Conrad Laforte (1980), dans le 6e volume de son Catalogue de la chanson folklorique française, relève au moins trois différentes mélodies pour cette chanson. De plus, les versions qu’il recense varient en longueur (allant de deux à dix couplets) et elles paraissent en Acadie, au Québec, au Michigan, au Rhodes Island, à Boston, à New York, à Londres, à Paris et à Toronto, parfois dans une traduction anglaise.

Conrad Laforte ne répertorie qu’un seul enregistrement sonore commercial de la chanson. Pourtant, depuis le début du 20e siècle, de nombreuses interprétations de la chanson ont été enregistrées.

En voici quelques exemples :

Un Canadien errant par Eva Gauthier, vers 1917
[https://www.youtube.com/watch?v=vwzbMhkwOac]

Un Canadien errant par Leonard Cohen, vers 1979
[https://www.youtube.com/watch?v=6V-Rth-NKk4]

Un Canadien errant par Zhu Fengbo, vers 1979-80
[https://www.youtube.com/watch?v=IAFXhG9kc3c]

Un Canadien errant par Mehdi Cayenne, 2011
https://mehdicayenneclub.bandcamp.com/track/un-canadien-errant

Un Canadien errant par Whitehorse, 2013
[https://www.youtube.com/watch?v=JIjoByUJbPQ]

Mobilités et chansons au Canada francophone

En examinant sous l’angle de la mobilité différents répertoires de chansons francophones du Canada, d’hier à aujourd’hui, on s’aperçoit rapidement d’un traitement variable et complexe du thème de la mobilité. Les lieux de départ, les distances parcourues, les destinations et les moyens de transport sont innombrables; tantôt imprécis, tantôt métaphoriques. Les personnages mobiles qui y sont mis en scène se déplacent parfois seuls, parfois accompagnés, et semblent être plus souvent des hommes que des femmes.

Dans ce qui suit, nous proposons d’organiser cette « mobilité » en trois catégories. Les deux premières catégories regroupent un plus grand nombre de chansons et elles couvrent les différentes périodes depuis l’époque de Gérin-Lajoie. En revanche, les chansons de la troisième catégorie sont moins nombreuses et nous paraissent plus récentes.

La mobilité comme « événement tragique »

Cette catégorie regroupe des chansons qui, comme Un Canadien errant, associent principalement la mobilité à la nostalgie et à la tristesse. Ces chansons traitent souvent la mobilité comme étant déclenchée par un événement tragique ou comme le déclencheur de celui-ci (par exemple, le chômage qui nécessite la migration qui provoque la rupture d’une relation amoureuse). L’errance, le déracinement, le chagrin d’amour, l’éloignement de la famille et de la communauté, voire la fatalité, sont autant de thèmes qui y sont abordés. Le départ y est habituellement présenté comme une rupture douloureuse, la circulation comme un fardeau et le retour comme étant difficilement envisageable ou tout simplement impossible. Si toutefois le retour peut être envisagé, soit il est définitif, soit il est célébré.

La Manic | Texte et musique : Georges Dor, 1966

Si tu savais comme on s’ennuie / à la Manic
Tu m’écrirais bien plus souvent / à la Manicouagan

Pour en savoir plus et écouter la chanson, cliquez ici.

Fort McMurray | Wilfred LeBouthillier, 2014 | Texte et musique : Wilfred LeBouthillier

Je suis d’un petit coin de terre / grandi sur le bord de la mer
Ça déjà été plus prospère / ça c’était au temps de mon père
La pêche, la mine, le bois / des problèmes y’en avait pas
Pas besoin d’aller s’exiler à l’Ouest du Canada
À Fort McMurray / Fort McMurray / Fort Make Money

[https://www.youtube.com/watch?v=scODIBTZjsA]

Jolie Louise | Daniel Lanois, « Acadie », 1989 | Texte et musique : Daniel Lanoie

En septembre ’63 / kids are gone / and so is Louise
Ontario they did go / near la ville de Toronto

[https://www.youtube.com/watch?v=S3SUAk0pEFg]

Mille après mille | Gérald ‘Gerry’ Joly, 1969

Mille après mille je suis triste
Mille après mille je m’ennuie
Jour après jour sur la route
Tu ne peux pas savoir comme je peux t’aimer

Pour en savoir plus et écouter la chanson, cliquez ici

La mobilité comme « condition permanente »

Les chansons qui entrent dans cette catégorie révèlent un positionnement plus ambivalent face à la mobilité. Elle traitent souvent la celle-ci comme étant nécessaire et à recommencer sans en exclure complètement certains éléments « tragiques ». Les départs peuvent être difficiles, la circulation laborieuse et le retour incertain, mais ils sont nécessaires, et possibles sous certaines conditions. Bien que les dangers et les obstacles rencontrés en cours de route soient souvent mis de l’avant dans ces chansons, le jeu en vaut tout de même la chandelle.

Partons la mer est belle | Chanson traditionnelle

La pêche sera bonne
Amis partons sans bruit
La pleine lune donne
Presque toute la nuit
Il faut qu’avant l’aurore
Nous soyons de retour
Pour admirer encore
Les merveilles du jour

[https://www.youtube.com/watch?v=-rr-dc3zjKc]

Moi, mes souliers | Félix Leclerc, 1948 | Texte et musique : Félix Leclerc

Moi, mes souliers ont beaucoup voyagés
Ils m’ont porté de l’école à la guerre
J’ai traversé sur mes souliers ferrés
Le monde et sa misère

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Tiguidou Pack-sac | JF Lamothe, « L’îlot », 1979

Je me nomme Wilbrod Sanscouci
Mon canot sur le dos
Depuis les Adirondacks
Tiguidou pack-sac
Je m’en vas donner la claque
Quand j’vas traverser le lac
Qui est creux dans le milieu
Tiguidou pack-sac
Mais l’eau est tellement claire
Qu’on voit le sable dans le fond

[https://www.youtube.com/watch?v=pHjIvct_XsA]

Nomade sédentaire | Kevin Parent, « Pigeon d’argile », 1995 | Texte et musique : Kevin Parent

Même si je pars, je reviendrai
Tu peux y compter
Y’a des jours ça feel, y’a des jours ça cale
Y’a des jours je ne porte plus à terre
J’accepte maintenant ma vie instable
Je suis un nomade sédentaire

[https://www.youtube.com/watch?v=0hO1Tju1rdI]

Gone West | Arthur Comeau, « Prospare », 2015 | Texte et musique : Arthur Comeau

Jsu Gone West
Tout le monde est Gone West
Mais dis-moi you j’sont gone next

[https://www.youtube.com/watch?v=iRAXsF136LU]

La mobilité comme « clé d’accès à la liberté »

Les chansons de cette catégorie abordent la mobilité sous l’angle de ses bienfaits en permettant notamment un changement de perspective sur le paysage, l’individu, le couple, la communauté, etc. Elles traitent la mobilité comme un événement pouvant donner accès au bonheur, à l’amour, à la sagesse, au succès ou à la liberté. Les départs sont habituellement enviables ou en préparation. La circulation peut se présenter comme un moyen de méditation ou un échappatoire aux fardeaux de la vie ancrée, « ordinaire ». Et le retour? Pourquoi y songer?

Demain l’hiver | Robert Charlebois, « Robert Charlebois », 1967 | Paroles et musique : Robert Charlebois

Demain l’hiver, je m’en fous
Je m’en vais dans le sud au soleil
Me baigner dans la mer
Et je penserai à vous
En plantant mes orteils dans le sable doux

Pour en savoir plus sur la chanson, cliquez ici.

[https://www.youtube.com/watch?v=3wgG0RNoogk]

Les chemins d’été (dans ma Camaro) | Steve Fiset, « Les chemins d’été / Le feu d’amour », 1970 | Texte : Luc Plamondon; musique : André Gagnon

Quand l’été reviendra
Nous partirons tous les deux
Dans ma belle Camaro bleue
À ciel ouvert, sur la Trans-Canada
Entre les arbres verts
Nous filerons vers Vancouver, tout droit

[https://www.youtube.com/watch?v=9JEwNoydzHs]

9 piece Luggage Set | Radio Radio, « Belmundo Regal », 2010 | Texte et musique : Jacques Doucet, Gabriel Malenfant et Alexandre Bilodeau

J’fais pas des voyages
J’fais des pèlerinages
Pack ta swag, tes name tags
Pis toute ton baggage
But avec tout ça
Ayous qu’on va?
On head chequ’part
But je sais même pas

Pour écouter la chanson, cliquez ici.

Pack sac | Jonathan ‘Jo’ Pilon, vers 2014

Je voudrais partir en exil
Être tout seul sur une île
Faire le vide à tous les jours
Un gros ménage juste dans ma cour
Je voudrais faire le tour du monde
Pour me rendre compte que la Terre est ronde
Me noyer dans mes penser
Finalement me retrouver

[https://www.youtube.com/watch?v=BnNOGU6RJeg]

Le chant de l’hélium | Marie-Jo Thério, « Les matins habitables », 2005 | Texte et musique : Marc Thériault

Je pense à où je veux aller
Et à où j’ai déjà été
Le lien commun de ces idées
C’est que nulle part je ne veux rester

[https://www.youtube.com/watch?v=EscBxMXfGYI]

Ticket to Tokyo | Justin Lacroix, 2016