Eissa Bozorgmehr

par Anne Sophie Rousell et Eissa Bozorgmehr

Eissa Bozorgmehr, originaire d’Iran où il est né à la fin des années 1970,  réside à Rimouski depuis l’été 2015. Il a immigré seul au Canada en 2013 sous la catégorie de travailleur qualifié. Sa sœur, son beau-frère et son oncle se sont également établis au Canada—à d’autres moments et dans différentes villes—mais plusieurs membres de sa famille résident toujours en Iran.

Eissa à Rimouski.

Son expérience montre en effet que l’immigration est rarement une simple question d’aller d’un point A à un point B. Des aller-retours, des détours, des destinations inattendues abondent dans son expérience de mobilité. Différentes conditions et différentes motivations expliquent la complexité de son expérience migratoire. Celle-ci montre également comment choisir où habiter est un processus rempli de décisions, de doutes et de regrets influencé par nombres de conditions et motivations.

Eissa apprend l’anglais dans le cadre de ses études, et l’utilise quotidiennement au travail. Avant son départ, il travaille dans le domaine des télécommunications comme ingénieur, pour des compagnies d’Afrique du Sud et de la Chine. Il voyage dans le cadre de sa formation dans différents endroits dans le monde.

Il souhaite immigrer depuis son adolescence. Ce sont les formes d’instabilité politique et économique dans le pays, et le futur de ses enfants, qui motivent son désir de mobilité. Dès qu’il reçoit son premier passeport, en 2008, il commence ses démarches d’immigration.

Après avoir choisi le Canada comme destination, Eissa décide d’appliquer pour le Certificat de sélection du Québec (CSQ) en raison de la façon dont les critères d’évaluation de la langue—à l’époque par méthode d’entrevue plutôt que par tests standardisés, depuis la méthode utilisée —lui semble plus raisonnable. Il commence ses cours de français en 2008, avec un groupe d’étudiants qui partagent ses aspirations.

Damas, 2010. Eissa en chemin pour sa première entrevue d’immigration.

Aucun bureau d’immigration étant présent en Iran, Eissa doit se rendre au bureau à Damas (Syrie) pour son entrevue d’immigration (en février 2010). Lors de sa première entrevue, il est évalué comme ayant un niveau intermédiaire en français, ce qui ne lui donne pas assez de points pour obtenir le CSQ. Il réapplique, mais la guerre en Syrie vient affecter le traitement de toutes les demandes d’immigration de la région. Eissa, comme beaucoup d’autres Iraniens à l’époque, n’a aucune idée de ce qui se passe avec son dossier d’immigration, et se met à faire des pressions auprès du gouvernement fédéral et provincial à travers les médias sociaux pour avoir des réponses. Au total, les démarches d’immigration d’Eissa prennent 5 ans.

Il s’envole pour le Canada en 2013. Eissa pose d’abord ses valises à Ottawa, où réside son oncle. Mais dès son arrivée, Eissa fait de nombreux va-et-vient entre Ottawa et Montréal, où se sont établis beaucoup de ses amis rencontrés à Téhéran dans le cadre de ses cours de langue.

Eissa finit par s’établir à Montréal;  en 2014, il commence des cours de francisation. Depuis son arrivée au Canada, Eissa a fait parvenir plus de 500 curricula vitae à des employeurs potentiels, et n’a eu que deux entrevues — qui se soldent par des échecs. Il s’inscrit à l’école Polytechnique, commence de nouveaux cours en anglais dans un domaine de l’ingénierie qu’il connait très peu dans l’espoir que cette nouvelle spécialisation débloquera cette impasse. Finalement, il obtient une entrevue pour un emploi à travers un ami qui, travaillant dans la région de Toronto pour la même compagnie, a entendu parler que leur compagnie était à la recherche d’un ingénieur à Rimouski. Malgré les difficultés de tenir une entrevue téléphonique en français, et ses craintes par rapport à sa capacité à travailler dans un milieu de travail francophone, Eissa fait ses preuves et se fait offrir l’emploi.

À l’été de 2015, Eissa arrive ainsi avec son U-Haul à Rimouski pour commencer son emploi. Eissa pense être le premier Iranien à Rimouski, mais découvre que, « heureusement », ce n’est pas le cas. Il se lie d’amitié avec une famille établie à Rimouski depuis plusieurs années, ainsi que des étudiants iraniens à l’Université du Québec à Rimouski.

Le français est un des défis qui attend Eissa à Rimouski. Même s’il a fait des cours, il n’a pas beaucoup pratiqué son français lorsqu’il vivait à Ottawa et Montréal, et a peu de confiance à utiliser le français à l’oral. La directrice de l’organisation locale d’immigration n’arrive pas à lui trouver un professeur de français disponible sur le champ, et se met donc à recruter des tuteurs informels dans son cercle de connaissance pour aider Eissa à converser plus aisément en français. Si le français au travail lui pose des défis substantiels—lui qui doit continuellement communiquer par téléphone avec d’autres employé-e-s de tous les coins du pays—le fait de parler français au travail lui donne également confiance en ses capacités. Deux ans après son établissement à Rimouski, il considère être plus à l’aise en français qu’en anglais, listant ses langues, en ordre, comme « persan, français et anglais ». Dans le quotidien, Eissa parle maintenant principalement français au travail, persan avec ses amis d’origine iranienne, et anglais avec sa nouvelle « blonde québécoise ».

Rimouski, 2015. Eissa découvre les environs de Rimouski en compagnie d’un ami, un étudiant à l’UQAR, lui aussi d’origine iranienne.

Alors qu’il vit à Rimouski, Eissa rencontre sa conjointe à travers un site de rencontre. Avant qu’elle le rejoigne à Rimouski, Eissa fait des allers-retours fréquents entre Rimouski et la Ville de Québec pour la visiter, et l’accompagne également lorsqu’elle visite sa famille élargie qui réside dans un village du Bas-Saint-Laurent. En comptant également le voyage qu’Eissa fait à Toronto pour voir sa sœur et son beau-frère qui s’y sont établis en 2015, et lorsque ses parents ont visité le Canada pour la première fois en 2016, le kilométrage sur sa voiture augmente à un rythme effrayant.

2018 marque la cinquième année d’Eissa au Canada. Sa vie est résolument différente qu’à son arrivée. Cependant, les difficultés liées à la mobilité ne cessent pas nécessairement avec cet enracinement. Lorsque ses parents sont venus au Canada en 2016, pour visiter Eissa et sa sœur ainée établie à Toronto, la cadette de la famille n’a pas été en mesure de les accompagner. La raison? Le Canada lui avait refusé un visa de touriste (obligatoire pour tous les ressortissants iraniens voulant entrer au pays), car elle représente supposément, en personne célibataire, un risque d’immigration irrégulière. Eissa prépare donc tous les documents nécessaires pour qu’elle puisse venir prochainement;  ils commencent les démarches assez tôt pour réappliquer en cas d’un refus initial.