Nadège Tuo

Nadège Tuo, 2019

Nadège Tuo est née en 1984 à Abidjan, le principal centre urbain de la Côte d’Ivoire. Nadège vient d’une grande famille. Elle a deux frères et trois sœurs du côté de son père et un frère et une sœur du côté de sa mère.

Vue d’Abidjan
Source : Jean Luc HABIMANA, Wikipedia, https://en.wikipedia.org/wiki/Abidjan#/media/File:ABIDJAN.jpg

Nadège passe son enfance à Bouaké, la deuxième plus grande ville de la Côte d’Ivoire. Son père est professeur d’anglais. Nadège fait ses études primaires à Bouaké et étudie là jusqu’à la fin de ses études econdaires.

Ville de Bouaké, Côté d’Ivoire
Source : Wikipedia (2016) https://en.wikipedia.org/wiki/Bouak%C3%A9

La mère de Nadège déménage en France, dans la région parisienne vers 1995-1996. Nadège demeure avec son père et certains de ses frères et sœurs en Côte d’Ivoire. En 2013, une des sœurs de Nadège arrive en France par le Canal de Campus France, ayant fait une partie de ses études en Algérie. Par la suite elle retournera en Côte d’Ivoire.

Nadège quitte Bouaké en 2002, car «…c’est là que la guerre a éclaté. Donc après, on s’est déplacé vers Abidjan. »

Nadège termine son secondaire à Abidjan en 2004 avec une spécialisation en sciences (mathématiques, sciences naturelles et physiques). La Côte d’Ivoire est encore en situation de guerre civile et « donc ce n’était pas propice à faire des études. »  Nadège cherche à quitter le pays pour trouver des occasions d’études et de travail à l’étranger. À l’âge de 19 ans, elle obtient un visa étudiant et elle part vers la France, où elle va habiter avec sa mère.

Nadège arrive en France à la fin octobre 2004 et reste quelques temps chez sa mère à Bondy, une banlieue au nord-est de Paris qui comprend une forte concentration d’immigrants. Nadège explique les étapes pour venir étudier en France de la Côte d’Ivoire :

Nadège parle de ses études en France.

« …j’avais un visa d’études, parce que j’avais déposé mon dossier dans cette école [à Magnanville]. Et c’est après analyse, quand l’école m’a accepté, que j’ai pris cette autorisation pour demander le visa. Après, d’autres étudiants passent par un circuit, appellé « Campus France », c’est celui par lequel ma sœur est passée. Et moi je suis passée par un autre circuit et je pense que le fait que ma mère était déjà établie là a aidé un tout petit peu les choses. »

Transcrit du clip audio
Un espace vert à Bondy, FR
Source : site de Bondy, Seins-Saint-Denis, FR, https://www.ville-bondy.fr/vivre-a-bondy/cadre-de-vie/developpement-durable/environnement/parcs-et-squares/

Nadège est passionnée d’agriculture et décide de faire un BTS (Brevet de technicien supérieur) en agriculture, un diplôme que l’on peut compléter en deux ans. Elle commence ses études d’agronomie dans un institut à Magnanville, une commune française de la région des Yvelines, au Nord-ouest de Paris. Magnanville est loin de Bondy, et ce n’est pas pratique de vivre chez sa mère. Nadège vit dans l’internat pour la durée de ses études. La transition au milieu français n’est pas simple:

Nadège parle de son arrivée à Magnanville, FR.

«…comme toute transition, y’a toujours un manque…j’ai atterri dans un milieu…nouveau, heureusement que c’était le français, vu qu’en Côte d’Ivoire on parle le français, donc j’étais pas totalement dépaysée…. Ce qui m’a dépaysé un peu, c’est que je n’étais pas auprès de ma mère pour les études parce que l’école que je fréquentais était en région parisienne, mais très loin. Donc je restais à l’internat. Donc souvent je pouvais rester toute seule pendant plus d’un mois. Et voilà je ne rentrais pas parce que faire le trajet, et puis j’avais commencé les cours avec du retard et je voulais rattraper ce retard-là, vu que c’était aussi une nouvelle filière, et voilà, je voulais être vraiment performante. »

Transcrit du clip audio

Nadège termine son diplôme d’agronomie en deux ans. Son expérience dans le milieu agricole français la marque. À Bondy, Nadège a l’habitude d’être entourée d’autres immigrants. À Magnanville et dans le monde agricole, c’est moins le cas. Nadège explique que :

« … c’était difficile parce que…on n’était que deux filles dans la promotion (…) après il y en a une qui a abandonné, être la seule fille en plus noire c’était pas évident. Mais voilà, j’ai un caractère assez trempé et j’ai su m’imposer. Et puis fallait ça parce que voilà pour  « survivre » entre guillemets, il faut pouvoir s’affirmer un tout petit peu. »

– Nadège Tuo, 2019
Logo de l’Institut des Hautes Études en Droit Rural et d’Économie agricole (IHEDREA)
Source : https://www.ihedrea.org/

En 2006, elle commence des études de Master 1 en droit rural et économie agricole à l’Institut des Hautes Études en Droit Rural et d’Économie agricole (IHEDREA) à Levallois, dans le 92. Elle explique son choix de poursuivre des études en droit rural :

« … Je suis tombée dans le droit par hasard parce que je me suis dit : c’est quoi ça le droit rural? Je connais pas ça. Et puis bon ça m’a réussi, j’ai aimé, j’ai eu des professeurs qui étaient vraiment performants, qui m’ont aussi donné l’amour de la matière. Donc j’ai fait trois ans dans cet institut-là, et c’est l’un des seuls instituts qui donne ce genre de cours en France. »

Levallois est beaucoup plus proche de Bondy que Magnanville ; Nadège retourne donc vivre chez sa mère pour la durée du Master 1.

En 2009, à la fin de son Master 1, Nadège commence son Master 2  à la Sorbonne. Elle est acceptée au programme de droit rural et des filières agroalimentaires ; elle passe deux ans d’études à la Sorbonne. Elle continue de vivre à Bondy, voyageant matin et soir :

« Et puis, le Master 2, c’était que trois jours par semaine, et les autres jours on devait être en entreprise pour pouvoir se former. »

– Nadège Tuo, 2019
Place de la Sorbonne Sainte-Ursule

À la fin de ses études, Nadège travaille à Paris pendant deux ans. La première année, elle fait beaucoup de recherches juridiques, principalement chez Groupama, une société mutuelle française spécialisée dans les assurances aux agriculteurs. En 2011, elle travaille aussi comme aide à domicile chez des personnes âgées pour leur fournir une assistance administrative et physique.

N’étant plus étudiante, Nadège change de statut en France, ce qui complique ses procédures d’immigration : 

« …j’étais étudiante et après on me demandait de rentrer dans mon pays donc j’ai commencé à travailler. Et il fallait trouver un employeur qui puisse payer les taxes et ça c’est ce qui m’a compliqué un peu les choses. »

En 2012, encore à Paris, Nadège commence à réfléchir à immigrer au Canada. Elle a un ami qui essaie de la convaincre en lui disant :

L’ami de Nadège l’encourage à soumettre un dossier d’immigration au Canada.

« tu as des compétences. Là-bas ils cherchent du monde. Et puis là-bas, si tu as des compétences, si tu arrives à te vendre, tu auras un bon emploi et c’est surtout ça. Parce qu’ils ne vont pas regarder si tu es noire…même s’il y a du racisme, ils vont regarder tes compétences. Si tu peux apporter quelque chose, voilà je pense que ça va te réussir.  »

– Transcript du clip audio

Cet ami rappelle que Nadège a également des compétences en anglais, qui pourraient lui être favorables. Il la pousse :

« Pourquoi tu ne vas pas au Canada, au lieu de rester ici et puis toujours trouver l’employeur qui va pouvoir te payer tes taxes pendant un certain moment ? »

Nadège admet que son ami a déclenché quelque chose :

« C’est de là où est parti mon idée d’immigrer… »

Chaque année à Paris, le gouvernement canadien organise un forum d’immigration qui s’appelle Destination Canada avec des représentants de chaque province et de certaines entreprises. Nadège raconte qu’en mûrissant son projet, elle veut absolument participer à ce forum. Pour y participer,

« … d’abord on envoie son CV, et si le CV est convenable, on est sélectionné pour participer à ce forum. J’ai envoyé mon CV et j’ai été sélectionnée pour participer au forum. »

C’est là, en 2012, que Nadège rencontre Brigitte Léger, la représentante du Manitoba, qui l’encourage à considérer la province et l’aide avec son dossier d’immigration.

De 2012 à 2013, Nadège est fixée sur son objectif d’immigrer au Manitoba. Toutefois, vu qu’elle n’a aucune attache, ni d’emploi au Canada, elle devra attendre d’acquérir deux ans d’expérience dans le même  emploi avant de pouvoir faire une visite exploratoire au Canada. En juillet 2013, Nadège termine ses deux ans d’expérience de travail et, avec l’aide de Brigitte Léger, elle lance le processus pour une visite exploratoire.

En mai 2014, Nadège fait une première visite exploratoire de deux semaines à Winnipeg, tout à sa charge. Pendant son séjour au Manitoba, Nadège demeure à l’Abri-Marguerite à Saint-Boniface, un centre de transition pour les nouveaux arrivants ( http://accueilfrancophonemb.com/logement-de-transition/). Elle ne connait personne à Winnipeg, mais s’intéresse au Manitoba, car c’est une région agricole, ce qui lui fait penser qu’elle pourra travailler dans son domaine.

Nadège parle de sa première visite exploratoire au Manitoba.

« …cette visite permet de créer une sorte de réseau et voir comment on peut s’en sortir…Et donc j’avais ciblé un peu Brandon. Et puis quand je suis venue, je n’ai pas eu la chance de partir à Brandon parce que mon anglais, c’est vrai, pour l’écrit ça va, mais avec l’accent canadien, j’étais totalement perdue. Parce qu’on se dit: “oui on comprend l’anglais,” mais quand on arrive sur le terrain, avec l’accent ça jouait. Et puis j’ai pas eu quelqu’un pour m’accompagner sur Brandon. Je suis restée ici. J’ai essayé de voir les entreprises qui travaillaient dans l’agroalimentaire, puisque le droit agricole c’est vraiment très spécifique et je ne pense pas que ça existe ici, même dans certains pays … je pense que c’est vraiment propre à la France. Donc j’ai essayé de créer des contacts, de voir comment la vie peut se passer ici et puis j’étais seul, donc je voulais voir vraiment comment ma vie allait se passer au quotidien…

– Transcrit du clip audio

À la fin des deux semaines, Nadège a un entretien avec un agent d’immigration qui lui donne une invitation a soumettre un dossier PCM (Programme des Candidats du Manitoba) pour demander sa résidence permanente. Dés son retour en France, elle commence tout de suite la procédure.

Nadège caractérise l’expérience de monter un dossier d’immigration comme une vraie épreuve qui se complique aux moments clés…

Nadège parle du processus de monter un dossier d’immigration.

« …il faut vraiment être bien organisé parce qu’on vous donne une liste, souvent il faut aller sur internet, souvent il y a des fichiers qui peuvent être ouverts ou pas. Puis moi j’avais pas l’imprimante à la maison donc il faut aller dans des cybers faut être sûre qu’on est dans un endroit propice, là où on va pas pirater tes données. Donc j’ai monté ce dossier et puis après il y a un coût financier. Donc ça va, j’étais préparée. Je savais qu’il y allait avoir ce coût-là. Donc je monte le dossier, dès qu’on me demande une pièce: tac. Dès qu’on me demande un paiement : je le fais automatiquement. Et puis la visite exploratoire : je suis enceinte. [rires] Quand j’ai découvert ça, c’était Madame Léger qui était la première personne que j’ai averti.

– Transcrit du clip audio

Peu après avoir recu l’acceptation de sa demande, Nadège apprend qu’elle est enceinte. Elle informe immédiatement Brigitte Léger. Cette dernière lui conseille d’avoir son bébé en France avant de poursuivre le processus d’immigration.

Le fils de Nadège, Élie-Carmel, naît à Paris en 2016. Elle le rajoute à sa demande d’immigration pour le Canada et se prépare pour déménager.

Nadège et son fils, qui a 14 mois a leur arrivée, arrivent au Canada en mai 2017 et s’installent dans le quartier Saint-Vital à Winnipeg. Avant son départ de la France, Nadège a pris contact avec l’ancien patron de son frère en Côte d’Ivoire, un Rwandais qui vit avec sa femme à Winnipeg. Le frère de Nadège lui recommande de demander à son ancien patron de l’aider.   

Nadège explique son arrivée à Winnipeg en 2017.
Le centre-ville de Winnipeg, Manitoba
Source : By Wpg guy – Own work, CC BY-SA 3.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=15384932

« Donc c’est cette personne-là qui est allée me chercher à l’aéroport et pendant que je payais mon billet, que je faisais mon dossier tout ça, je lui demandais : “mais est-ce que vous avez des endroits où je peux rester parce que l’abri Marguerite, maintenant on me dit que c’est un peu compliqué.” Il m’a dit : “ne t’inquiète pas, ne t’inquiète pas !”… J’arrive, il m’accueille à l’aéroport, et on va chez lui : une grosse maison, bien propre… Et puis, il nous installe, mon fils et moi, au sous-sol où on est très bien installé, et là, j’ai commencé maintenant à faire mes démarches pour la garderie, pour les cours d’anglais… »

– Transcrit du clip audio

Nadège et son fils passent donc leurs deux premières semaines chez cet homme et sa femme avant de déménager dans leur appartement sur la rue Arden dans le quartier Saint-Vital.

Pour l’aider à trouver du travail, Nadège commence tout de suite à suivre des cours d’anglais au Red River College, où elle étudie pendant deux ans. Elle explique son raisonnement :

« Parce qu’ici, même si c’est une zone francophone et anglophone, disons qu’on ne peut pas aller travailler qu’ en français. Et si on veut évoluer, il faut avoir l’anglais donc j’ai demandé des conseils, on m’a dit : « Fais ton anglais à un certain niveau et comme ça tu peux après commencer à chercher un emploi. Donc, j’ai fait des cours d’anglais… »

– Nadège Tuo, 2019
Red River College, Winnipeg, Manitoba
Source: https://www.rrc.ca/

En mai 2019, Nadège commence un emploi comme adjointe administrative au Conseil de développement économique des municipalités bilingues du Manitoba (CDEM), où elle travaille dans le domaine de l’employabilité. Même si elle ne travaille pas spécifiquement dans le domaine de ses études antérieures, cet emploi lui permet d’exercer ses capacités de recherche et d’aider les gens, ce qu’elle aime beaucoup.

Nadège trouve une garderie anglophone pour son fils, juste en face du CDEM. Elle explique cependant qu’elle lui parle en français à la maison, car elle veut absolument qu’il connaisse cette langue.

Par le biais des nouvelles technologies, Nadège est souvent en contact avec les membres de sa famille et avec ses amis, en France et en Côte d’Ivoire. Elle a eu plusieurs défis pour s’intégrer à son nouveau pays, mais elle parle positivement de son expérience en tant que nouvelle arrivante au Canada :

Nadège parle de son expérience d’immigration au Canada.

« C’est pas toujours facile, mais souvent avec des appuis avec des conseils je demande beaucoup de conseils, je demande beaucoup les expériences des autres et j’essaie de faire un mixte pour pouvoir m’épanouir. Parce qu’on vient, il faut aussi apporter quelque chose au Canada….si on ne se sent pas bien, on ne peut pas apporter quelque chose. Et moi je suis venue avec un petit garçon, si je ne suis pas heureuse, je ne peux pas le rendre heureux. C’est pour ça aussi qu’on essaie de s’ouvrir aux autres communautés. Et le gouvernement en tout cas met beaucoup de choses en place, des activités. Et c’est à nous maintenant de saisir la perche qu’ils nous tendent. Puis voilà il y a déjà des cours qui sont gratuits. Il y a beaucoup de structures : il y a le CDEM, l’accueil francophone qui sont là pour nous aider. C’est à nous de s’ouvrir pour pouvoir vivre sur le sol canadien. »

– Nadège Tuo, 2019
Voici un carte de la trajectoire de Nadège Tuo.
Voici un carte de la trajectoire de Nadège Tuo en France.
Voici un carte de la trajectoire de Nadège Tuo à Winnipeg.