Jean-Baptiste Deroche

par Gabrielle Breton-Carbonneau, Yves Frenette et Monica Heller

Fils de Jean Deroche, Jean-Baptiste Déroche[1] naquit en 1848 à Champagné-Saint-Hilaire, commune située dans le département de la Vienne, à 35 kilomètres au sud de Poitiers.  À une date indéterminée, la famille déménage à Saint-Maurice-de-Clouère, où elle possède une petite ferme pour l’achat duquel elle s’est endettée, les intérêts mangeant le capital. Jean-Baptiste passe entre sept et neuf ans à faire son service militaire. C’est là qu’il aurait appris à écrire.

[1] Sur l’acte de naissance, le patronyme s’orthographie « Déroche ». Dans les recensements consultés, on trouve également l’orthographe « Desroches » ou « Desroche ». Plus tard, le nom sera transformé en « Deroche », du moins pour une partie des membres de la famille.
Acte de naissance de Jean-Baptiste Deroche en 1848.
Source : http://archivesnumerisees.cg86.fr/v2/ad86/visualiseur/registre.html?id=860001721

Le 31 mars 1890, Jean-Baptiste s’embarque vers l’Amérique à bord du paquebot Vancouver, probablement à l’instigation de l’agent d’immigration Auguste Bodard. Arrivé à Halifax avec ses outils de forgeron et de maréchal ferrant, il prend le train pour Manitou, au Manitoba . Il choisit un homestead, le lot S.E. 16-7-9, dans le nord-est de Saint-Léon, dans ce qui deviendra la paroisse Notre-Dames-de-Lourdes. Un an plus tard, en 1891, son père, devenu veuf, quitte la France pour venir le rejoindre au Manitoba, mais décède à peine une semaine après son arrivée, soit le 6 octobre 1891.

Jean-Baptiste fait partie des signataires de lettres à l’intention de M. Auguste Bodard, secrétaire de la Société de l’immigration française, dans laquelle il exprime ses reconnaissances d’avoir eu la chance de venir s’installer au Canada. Cette lettre fait partie d’une série de témoignages destiné à inciter d’autres Français à venir au Canada publiés le 2 janvier 1892, dans le colonisateur Canadien. La lettre de Jean-Baptiste fait référence à trois autres premiers colons, M. Blain, M. Reboul et M. Trémorin. Guillaume Célestin Trémorin (voir profil et trajectoire ici) et Joséphine Lainé, la fiancée de Jean-Baptiste, sont aussi parmi les signataires de lettres dans ce numéro, quoique Joséphine Lainé aurait été analphabète (elle aurait écrit : « Je n’aurais certainement pas trouvé une pareille position en France, car je n’avais rien »).

Lettre de Jean-Baptiste Deroche à M. Bodard, Le colonisateur canadien, page 18
Lettre de Jean-Baptiste Deroche à M. Bodard, Le colonisateur canadien, page 18

De fait, le 29 février 1892, Jean-Baptiste épouse Joséphine Lainé, née à Le Tronchet, Ille-et-Vilaine, en Bretagne, et qui a émigré avec la famille Trémorin. Il semble que Jean-Baptiste ait fait leur connaissance sur le Vancouver.  Joséphine a laissé en France sa petite fille de deux ans. Jean-Baptiste possède deux bœufs et quatre vaches. En 1893, il devient citoyen canadien. Le couple aura sept enfants (Paul, né en 1892 et décédé en 1893 ; Prospère, né en 1893 et décédé la même année ; Anna Marguerite, née en 1894; Pierre Joseph, né en 1898; Marie Eugénie, née en 1900; Jean-Baptiste, né en 1902). Leurs voisins sont d’autres cultivateurs d’origine française.

La famille de Jean-Baptiste Deroche et Josephine Lainé
(de gauche à droite) :
Jean-Baptiste Deroche, Pierre Joseph (en arrière), Marie Eugénie (à genoux devant sont père), Anna Marguerite (centre), Josephine Lainé et Jean-Baptiste (fils, à la droite de sa mère)

Selon le recensement de 1901, Jean-Baptiste parle l’anglais, ce qui n’est pas le cas de Joséphine. Cette dernière serait la seule adulte analphabète du voisinage et la seule à ne pas parler anglais. Cinq ans plus tard, le couple possède six chevaux, deux vaches laitières, deux autres animaux de ferme et cinq cochons. Leur fils Joseph est scolarisé à la petite école de campagne Carnot, de 1905 à 1908. Jean-Baptiste donne aussi à ses enfants des « cours particuliers » en français et en mathématiques. Joseph fait ensuite deux années à l’école de Notre-Dame-de-Lourdes pendant lesquelles il habite au couvent.

Malade, Jean-Baptiste doit arrêter de travailler en 1908. Deux ans plus tard, il achète du CPR le N.O. 3-7-9, et Joseph retourne à la maison pour aider sa mère. Après la mort de Jean-Baptiste en 1915, Joseph et Jean-Baptiste fils demeurent avec leur mère sur le S.E. 16-7-9. C’est Joseph, ayant appris l’anglais à l’école, qui servira d’interprète à sa mère.

Nous traçons à partir d’ici le passage et l’accumulation des lots à travers les générations pour montrer comment le système économique nécessite des formes de mobilité à l’intérieur du Manitoba, voire même d’une municipalité rurale. Au fil des ans, avec l’industrialisation de l’agriculture, les fermes doivent être de plus en plus grandes pour être rentables. D’abord, ce sont les fils qui héritent des terres; les femmes déménagent sur les terres de leur mari si elles épousent un cultivateur, ou bien, souvent déménagent au village, en ville, ou se joignent à des ordres religieux. C’est le cas de cette famille; nous suivrons les deux fils, Joseph et Jean-Baptiste fils. Leurs sœurs, Anna Marguerite et Marie Eugénie, épouseront toutes les deux des cultivateurs d’origine française, Pierre Mérel et Auguste Chabbert. Anna déménage au village de Notre-Dame-de-Lourdes quatre ans après le décès de son mari, laissant la ferme à un fils. Marie Eugénie déménage éventuellement avec son mari à Winnipeg. Comme on le verra plus tard, ceratines femmes preennent la voie de l’éducation et de la professionalisation une fois l’accès à l’éducation sera démocratisée dans les années 1970.

Pour les fils, il y a deux moyens d’accumuler des terres : par l’achat ou par héritage. En 1921, Joseph épouse Anne-Marie Trémorin, la petite fille de Guillaume Célestin Trémorin. Le couple hérite du lot N.O. 3-7-9 des parents de Joseph.  

Photo de noces de Pierre Joseph Deroche et Anne Marie Trémorin en 1921.

En 1923, Joséphine partage le S.E. 16-7-9 entre ses deux fils, Joseph et Jean-Baptiste.

En 1925, Jean-Baptiste fils épouse Joséphine LeNéal. Le couple emménage sur le S.E. 16-7-9. Joséphine, veuve de Jean-Baptiste père et la mère de Jean-Baptiste fils meurt en 1926. Ils ont trois fils : Marcel en 1928, André en 1931 et Lionel en 1935. Joséphine meurt jeune, en 1939.

La famille de Jean-Baptiste Deroche (fils), Joséphine Le Néal et leurs enfants (de gauche à droite) : André, Lionel et Marcel

En 1928, Joseph et Jean-Baptiste (fils) achètent le S.O. 10-7-9 et se la partagent en deux. Peu de temps après, Jean-Baptiste devient partenaire dy garage Jamault avec le frère de sa femme défunte, Josaphat LeNéal. (Jean-Baptiste déménage au village en 1942. C’est Jeanne Deroche qui héritera du lot original, le SE 16-7-9, ainsi que le S.O. 10-7-9 sud en 1967.

En 1930, Joseph et Anne-Marie s’installent sur le N.O. 3-7-9. En 1948, Joseph et Anne-Marie font construire une maison au village et y déménagent avec Laure, la mère d’Anne-Marie, qui y vivra jusqu’à la fin de ses jours en 1957. Cependant, Joseph acquiert en 1956 le lot SE 4-7-9. Anne-Marie meurt en 1979 et Joseph la suit deux ans plus tard en 1981.

En 1957, le N.O. 3-7-9 et le S.O. 10-7-9 nord passeront à leur fils Robert, et puis à Hubert, le fils de Robert, en 1973. En 1966, Robert acquiert de la famille Augert le lot SO 4-7-9 et en 1976, de son père, le lot avoisinant SE 4-7-9. En 1983, Robert et sa femme, Thérèse (née Augert), héritent les lots de la famille Augert NO 4-7-9 et NE 4-7-9.

La ferme le la famille Deroche

C’est Hubert, le seul fils de Robert et Thérèse, qui consolidera les lots et maintiendra la ferme. Ses trois sœurs s’instruisent et deviennent professionnelles à Saint-Boniface. En 2016, Hubert vend la ferme à un de ses fils (l’autre travaille comme mécanicien agricole, basé au village), mais continue à y demeurer.

Musique : “Jours de plaine”- Daniel Lavoie: youtube.com/watch?v=5HxkLNqDiCY